Hibapress / Propos recueillis par M. Mohamed Sylla
Le continent africain assiste aujourd’hui à des mutations économiques profondes, portées par des visions nationales ambitionnant de redéfinir les équilibres entre croissance et justice sociale. À cet égard, la trajectoire du Maroc offre une source d’inspiration remarquable pour l’ensemble de la sous-région. À travers son grand chantier de généralisation de la protection sociale et sa dynamique d’industrialisation, le Royaume a su démontrer que la compétitivité économique d’une nation se consolide en sécurisant son capital humain. C’est avec ce regard, nourri par les réussites d’un modèle marocain axé sur la dignité du travailleur, qu’il convient d’analyser les défis d’autres nations sœurs, à l’instar de la Guinée.
La Guinée se trouve elle aussi à un moment charnière de son histoire. Alors que le pays renforce sa souveraineté économique et attire des investissements majeurs à travers des chantiers structurels d’envergure, un défi collectif demeure. Nous devons faire en sorte que cette dynamique macroéconomique se traduise de manière concrète dans le quotidien de chaque foyer guinéen, à Conakry comme au cœur des régions. Derrière les indicateurs de croissance, il y a avant tout des réalités humaines. Il y a une jeunesse vibrante d’énergie qui cherche sa voie, des parents qui se sacrifient pour des formations dont les débouchés privés restent à consolider, et des travailleurs qui aspirent à une
sécurité légitime pour leur avenir et la santé de leurs enfants. Relever ces défis ne relève pas de l’idéologie, mais d’une méthode rigoureuse, humaine et pragmatique centrée sur trois piliers fondamentaux que sont l’Emploi, le Travail et la Protection Sociale.
Fort d’un parcours de juriste, de juge prud’homal et d’acteur de la négociation collective au sein d’instances économiques majeures, je suis convaincu que le dialogue social et l’équité paritaire sont les meilleurs leviers pour bâtir un secteur privé moderne, compétitif et profondément juste.
Structurer l’emploi des jeunes face aux défis de l’économie réelle
Notre jeunesse est la richesse première de la nation, mais sa transition vers un emploi stable nécessite des passerelles solides et adaptées aux réalités du marché. L’accent doit être mis sur les secteurs moteurs de notre économie réelle, à commencer par l’agriculture et l’agrobusiness. Il est essentiel de structurer des parcours professionnels attractifs où les jeunes ne sont plus de simples exécutants, mais des acteurs qualifiés, capables de transformer nos produits locaux et de soutenir notre souveraineté alimentaire.
Face à la créativité débordante de notre jeunesse, l’encadrement et le soutien aux métiers du digital, du codage et des services techniques représentent également un gisement de milliers d’emplois qualifiés et non délocalisables. Enfin, dans le secteur extractif et sa sous-traitance, la valorisation des compétences locales doit s’accompagner de grilles salariales claires et rehaussées au sein des conventions collectives, garantissant que les retombées de nos ressources nationales profitent en premier lieu au pouvoir d’achat des travailleurs guinéens.
Pour soutenir cette dynamique, des outils innovants comme le contrat Première Chance, visant à inciter les entreprises privées à recruter de jeunes diplômés, ou le déploiement de caravanes itinérantes de formation technique de proximité dans les territoires, constituent des solutions concrètes et immédiatement applicables.
Faire de la protection sociale un droit partagé
La paix sociale indispensable aux investissements durables repose sur la sécurité offerte aux travailleurs face aux aléas de la vie. S’inspirant des dynamiques de couverture universelle, la protection sociale ne doit plus être un privilège, mais un droit partagé. Il convient de concevoir des mécanismes de prévoyance et de protection sociale adaptés, permettant aux artisans, aux agriculteurs et aux acteurs du secteur informel de bénéficier d’une couverture maladie de base et d’une sécurité face aux accidents du travail.
De même, rendre hommage à ceux qui ont bâti notre économie impose une modernisation continue de nos caisses de prévoyance, assurant une gestion transparente et une revalorisation régulière des pensions de retraite. Cette sécurisation des parcours passe aussi par la refonte des classifications professionnelles dans les branches d’activité. Elle permettrait d’adosser les promotions et les salaires à des niveaux de grade transparents et à des compétences validées, éliminant ainsi l’arbitraire
au sein des entreprises.
Garantir le respect du droit et renforcer le dialogue social
L’attractivité économique d’un pays se mesure également à la clarté et au respect de ses règles de droit. Une application rigoureuse du Code du Travail est le meilleur gage de stabilité. Limiter les abus liés au recours systématique aux contrats à durée déterminée successifs ou à l’intérim non réglementé est indispensable pour offrir de la visibilité et de la stabilité aux foyers.
Pour cela, accorder des moyens accrus aux contrôles de terrain de l’Inspection du Travail permet de sanctuariser la santé et la sécurité sur les chantiers, dans les usines et dans les mines, car la préservation des vies humaines doit être notre tolérance zéro. Enfin, pour éviter les conflits majeurs, le développement de mécanismes de médiation paritaire rapide au sein du monde du travail permet d’apaiser et de régler les litiges professionnels à l’amiable, préservant ainsi l’activité économique de toute paralysie.
Le développement de nos pays se fera par la valorisation de leur capital humain. En associant l’exigence des standards internationaux du droit social à une écoute attentive des réalités de terrain, et en partageant les meilleures pratiques à l’échelle du continent, l’Afrique dispose de toutes les clés pour réussir sa mutation économique. Travaillons ensemble à faire du travail un espace de protection, de reconnaissance du mérite et de dignité pour chaque citoyen.
À propos de l’auteur : Mohamed Sylla est juriste spécialisé en droit social et acteur engagé du dialogue social. Fort d’une solide expérience de terrain dans la gestion des instances stratégiques d’entreprises majeures et au sein de la justice paritaire en France, il suit de près les dynamiques économiques et les politiques de l’emploi en Afrique de l’Ouest. À travers ses analyses, il plaide pour une modernisation des marchés du travail africains alliant compétitivité des entreprises et protection sociale des travailleurs.





