Transport urbain au Maroc: Pourquoi les sociétés étrangères sont-elles privilégiées, alors que les marocaines n’ont pas les mêmes chances ?

Mahyaoui Abdelkrim

Un journal francophone a révélé que la société espagnole « Alsa », spécialisée dans le transport urbain par autobus, avait remporté plusieurs marchés au Maroc ces dernières années et contrôlait désormais les transports en commun dans huit grandes villes en gestion déléguée. La même source médiatique ajoute que ALSA transporte 405 millions de passagers chaque année, générant un chiffre d’affaires 263 millions de DH.
Jusqu’à présent, tout semble très normal et très naturel, du fait qu’elle exploite les transports urbains dans des villes industrielles, densément peuplée et à forte présence de main-d’œuvre dans les usines, les laboratoires et les grandes entreprises, auxquels il convient d’ajouter des établissements scolaires, des instituts et des facultés universitaires.
Cependant, le grand public ignore la réalité, car ce que nous voyons à l’œil nu ou à travers des informations médiatiques ne reflète pas toujours la vérité. En effet, lorsque nous examinons le contexte ayant entouré la manière dont cette société s’est accaparée huit grandes agglomérations, on arrive à dévoiler que ALSA n’a pas raflé ces marchés par mérite, mais plutôt par des mains invisibles qui ne cessent d’écarter les autres acteurs professionnels potentiels marocains, en les maintenant à la marge. Pendant ce temps, la société espagnole bénéficie de l’exclusivité et de privilèges spéciaux, de transactions préférentielles et n’est soumise à aucune reddition des comptes, ni au contrôle des autorités compétentes au niveau de toutes ses succursales au Maroc.
Il est à noter qu’à travers sa succursale de Marrakech, cette société a géré le transport en commun avec une flotte constituée de bus d’occasion qu’elle a utilisé pendant une certaine période, avant d’acheter des bus neufs qui sont aujourd’hui totalement amortis, puisqu’ils dépassent une durée d’emploi de plus 20 années.
On notera de même que, la commune de Marrakech a prolongé le contrat de gestion déléguée de cette société d’une année en attendant la régularisation du nouveau marché de manière discrète et rapide.
Par ailleurs, le rapport de la cour régionale des comptes a permis de relever de nombreux dysfonctionnements. Au niveau du contrat lui-même qui stipule une exclusivité. Pour rappel, après la débâcle financière de la Régie des Transports de Marrakech et la mise en liquidation qui s’en est suivie, le groupe espagnol avait obtenu en 1999 la concession de l’exploitation des lignes régulières de transport urbain de la ville de Marrakech. Et ce, pour une période de quinze ans, rallongée de 5 ans. Les magistrats de la Cour régionale des comptes se sont étonnés de l’absence de toute mesure coercitive à la suite de la modification de la structure du capital de la société concessionnaire, sans accord de la partie concédante (Commune).
Le point le plus choquant, c’est que cette société n’investit en réalité qu’avec l’argent des contribuables marocains, sans apport de capitaux propres. En fait, ce sont les conseils urbains de ces huit villes qui lui « financent » le coût des bus neufs, et ce en lui permettant d’utiliser des bus d’occasion.
A titre d’information pour le public, L’Office Chérifien des Phosphates a acquis des bus, confiés à la commune urbaine de Khouribga, qui les a ensuite transférés à la succursale de la société ALSA. Aujourd’hui, à Casablanca, elle a obtenu d’énormes privilèges dans le cadre de son nouveau contrat de gestion déléguée, mais dont la procédure et la manière de son obtention posent une multitude de points d’interrogation, lorsque l’on sait que l’appel d’offres ouvert a bel et bien fermé la porte à la concurrence pour toutes les sociétés marocaines spécialisées dans le transport urbain par autobus.
En outre, et en attendant l’arrivée de la nouvelle flotte promise par Alsa, la commune de Casablanca a mis à sa disposition 400 bus d’occasion qui ont été payés par le groupement des communes Casablancaises, ce qui permettra à Alsa de bénéficier d’entrée de jeu d’un soutien financier estimé à quelque 110 milliards de centimes.
Ajoutons que la commune urbaine de Casablanca s’est engagé à payer à la même société espagnole tout déficit résultant de l’exploitation.
Il en est de même pour sa succursale de Rabat, qui a bénéficié d’une subvention financière estimée à environ 15 milliards de centimes.
Selon plusieurs observateurs et rapports de presse produits par des spécialistes, il apparait que l’investissement supposé être apporté par Alsa intervient toujours après l’utilisation d’autobus d’occasion durant des périodes variables en fonction de la taille de la ville et de son importance. On constate dès lors avec une profonde indignation, que ces privilèges dont bénéficie ALSA ne le sont pas pour les sociétés marocaines, telles que Foghal, Victalia, Lux, Karama, City Bus et autres.
Aussi, attendu que toutes les sociétés marocaines opérant dans le transport urbain ne sont pas admises aux bénéfices de ce privilège, accordé uniquement à ALSA, ceci nous amène à nous poser la question suivante : Comment les sociétés marocaines peuvent-elles investir et maintenir la qualité des services exigés sans que l’ensemble des soumissionnaires soient astreints aux mêmes règles de concurrence pure et parfaite ?
Les observateurs eux-mêmes ont fait une remarque fondamentale : toutes les villes gérées par la société espagnole Alsa sont également gérées par la même tendance politique. Ils en viennent logiquement à se demander s’il ne s’agirait pas de quelque chose de planifié ou si ça relevait du fait du hasard.
D’autre part, dans ses relations avec ses employés, il suffit de passer en revue la presse espagnole, qui a révélé plusieurs irrégularités par lesquelles la société ALSA bafoue les droits de ses employés, à savoir la restriction sur la liberté syndicale et le non-respect de ses engagements envers eux au niveau de sa succursale située en Espagne, à l’ouest de Madrid, en faisant mettre en prison un syndicaliste accusé d’avoir incendié un bus. Il en est de même pour ses sections Maroc, notant que dernièrement ses travailleurs venant de Marrakech, Agadir, Tanger et d’autres villes ont organisé des sit-in à Rabat devant son siège principal au Maroc, à la suite des restrictions sur les libertés syndicales et le licenciement d’un leader syndicaliste appartenant à sa succursale de Tanger. Les protestataires ont dénoncé les comportements négatifs de la société envers ses employés qui se considèrent traités comme des esclaves.
Dernières questions : Mais qui est donc cette société ? et quelle force secrète et occulte protège ALSA, lui permettant de bénéficier impunément de ces multiples privilèges, au détriment des opérateurs marocains et des biens publics ?

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