L’enseignement à distance au Maroc à l’ère du Corona : une expérience et des leçons

Hibapress / Chennoufi Ismail  « 

Dans de telles conditions exceptionnelles que vit notre pays ainsi que d’autres pays à travers le monde, à cause de la pandémie du « covid19 », le Royaume du Maroc a pris les choses au sérieux dès les premiers indices. Beaucoup de mesures anticipatives et préventives ont été prises avec rapidité, mais aussi avec efficience.
Le confinement était la meilleure solution, pour faire face à la prolifération et la propagation de ce virus mortel et garantir par conséquent la sécurité sanitaire des citoyens.
Dans ce contexte, le ministre de l’éducation nationale de la formation professionnelle de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique a déclaré l’arrêt temporaire des cours en présentiel, tout en optant pour l’enseignement à distance comme alternative. C’était un choix stratégique susceptible de garantir la continuité pédagogique. Pour ce faire, le ministère de la tutelle, a mis en place des canaux institutionnels de communication entre les cadres pédagogiques et les apprenants, tout cycle compris. Ceci, par le biais des leçons diffusées quotidiennement dans nos chaînes télévisées publiques, ou à travers les différentes plateformes électroniques, mises en place, à savoir TelmidTice, Soutien scolaire,… ou à travers des applications, Teams à titre d’exemple. Sans oublier bien sûr les initiatives personnelles des enseignant(e)s, à travers les
réseaux sociaux. L’idée d’adopter l’enseignement à distance, n’est pas récente. Elle n’est pas engendrée
uniquement par cette crise pandémique, puisque le ministère cherchait depuis longtemps des alternatives pour surmonter les obstacles et les problèmes que pose l’enseignement en présentiel, soit en introduisant des pratiques innovantes qui permettraient aux enseignants d’enseigner autrement, soit en intégrant dans l’agir
professionnel et l’acte d’apprentissage un autre type d’enseignement efficace et efficient.
Garantir donc, la continuité pédagogique pour nos apprenants à travers l’enseignement à distance, dans de telles conditions, était un grand défi pour le ministère.
Toutes les AREF du Royaume, ont été mobilisées et impliquées avec conscience et responsabilité afin de réussir le challenge. La direction provinciale de Kénitra, où je travaille en tant qu’un inspecteur pédagogique, n’a pas fait l’exception. Au contraire, elle a adhéré à ce chantier dès le premier coup, avec une volonté de fer. Afin d’assurer ce lien pédagogique entre les apprenants et leurs institutions scolaires. Tout le monde a mis sa main à la pâte : staff provincial, corps inspectoral, directeurs des établissements scolaires, enseignant(e), parents d’élèves,
équipes de montage,… Bref, un travail fructueux a été réalisé en un temps record : des ressources numériques pédagogiques ont été conçues, enrichissant ainsi la banque de RN à l’échelle provincial, régional et national , des leçons ont été enregistrées au CRMEF de Kénitra, et partagées avec l’AREF de Rabat Salé Kénitra. Sans oublier le travail continu des enseignant(e)s à travers les classes virtuelles sur la plateforme Teams ou à
travers les différents réseaux sociaux. Et pour donner un certain dynamisme à l’opération et motiver les apprenants à s’impliquer en masse et interagir avec leurs enseignants, et pour leur permettre aussi d’apprendre autrement, et surtout leur donner l’occasion de développer leur esprit de créativité, la direction provinciale, en collaboration et en coordination avec l’AREF de Rabat Salé Kénitra, a pris l’initiative de la mise en œuvre des activités de la vie scolaire à distance. Pour cela, des compétitions à dimension culturelle et artistique ont été
organisées, touchant le thème du Corona virus. De chez eux, et avec une certaine confiance en soi, , les différent(e)s participant(e)s ont excellé à travers leurs créations surprenantes : des pièces théâtrales, des podcasts, des films pédagogiques courts, des tableaux brossés avec ingéniosité infantile, des nouvelles
, des chansons et des lectures coraniques touchantes,… Pour voir l’impact et l’effet de cette expérience embryonnaire, nous avons zoomé de près sur la réalité de la pratique pédagogique à distance à l’échelle micro (provincial). Mais pour donner à cette évaluation plus de fiabilité et d’objectivité, nous nous sommes
basés bien sûr sur les résultats de la recherche que nous avons effectuée sur la circonscription pédagogique. Nous avons consulté également des recherches similaires faites par nos collègues. Sans oublier les rencontres synchrones que nous avons organisées et encadrées, sur la plateforme de teams, au profit des directeurs des
établissement publics et privés et au profit des enseignants. Ceci nous a permis de collecter les données suivantes : Commençons d’abord par les résultats positifs de l’expérience :
– La continuité pédagogique pour un nombre important d’apprenants est garantie ;
– Le lien entre les apprenants et leurs enseignants est assuré, à travers les différents groupes de travail (sur wathsapp, classes virtuelles sur teams,..) ;
– L’implication de la plupart des enseignant(e)s, avec acharnement et abnégation, en s’appuyant sur leur savoir-faire et les outils dont ils disposent ;
– L’adhésion, de près et avec spontanéité, des parents à l’opération d’enseignement/apprentissage à distance, tout en assumant leur responsabilité,
d’une manière directe, à suivre, à orienter et à contrôler les travaux de leursenfants ;
– L’expérience a permis à certains apprenants d’interagir d’une manière continue ou partielle ;
– L’opération a donné l’occasion aux apprenants d’utiliser et d’exploiter les NTIC(nouvelles technologies d’information et de communication) ;

– L’enseignement à distance a développé chez l’apprenant l’autonomie et ses capacités à apprendre à apprendre et à s’autoformer ;
– La diversité des canaux utilisés, pour véhiculer les leçons et les activités, a donné à l’apprenant la liberté du choix du contenu convenable ;
– La diversification des activités proposées, ainsi que la manière avec laquelle ont été dispensées, a suscité chez les apprenants une motivation supplémentaire et l’envie d’apprendre ;
– La flexibilité spatio-temporelle : les apprenants consultent tout ce qui est partagé, là où ils sont et quand ils sont disponibles ;
– La différenciation des apprentissages : les apprenants apprennent selon leur propre rythme et choisissent les contenus adaptés à leurs capacités ;
– L’amélioration flagrante du niveau de certains apprenants, surtout celles et ceux qui trouvaient des difficultés à participer en classe à cause de la peur ou de leur timidité ;
– L’expérience a donné la possibilité au maximum d’enseignants d’achever leur programme et d’entamer des cours de révision, de soutien et de consolidation.
Certes, les avantages de cette expérience sont légion, son apport relatif à l’acte d’apprentissage est positif, mais il y des points faibles qui devraient être renforcés, des lacunes qui méritent d’être comblées et des efforts supplémentaires à fournir. Citons à titre d’exemples :
– La couverture n’était pas totale : un nombre important d’apprenant ont trouvé des difficultés à communiquer à distance ou à recevoir tout ce qui est partagé par leurs enseignants, surtout en milieu rural ou celles et ceux qui sont issus des milieux marginalisés ou fragilisés ;
– Les problèmes liés à la connexion (coût, débit faible,…) ;
– Manque de moyens : beaucoup d’apprenants n’ont pas leur propre smartphone, une tablette ou un pc, certains travaillent tard la nuit en utilisant les téléphones de leurs parents, ceci a perturbé le travail des enseignants ;
– Les problèmes liés à l’engagement des apprenants et leur assiduité par faute de présence physique de l’enseignant ;
– Certains apprenants sont incapables de manipuler les plateformes et les différentes applications disponibles ;
– Contrairement à l’enseignement en présentiel, les enseignants ont besoin de plus de temps et fournissent plus d’efforts pour planifier, préparer et présenter une leçon à distance ;
– Certains enseignant(e)s ne maîtrisent pas les nouvelles technologies : la mise en pratique des classes virtuelles sur la plateforme teams, ou comment élaborer des ressources numériques à usage pédagogique ;
– Besoins des enseignant(e)s en autoformation, en formation continue et en accompagnement dans ce domaine de l’usage pédagogique des nouvelles technologies .

Ce constat préliminaire est limité , quel est donc le bilan de cette opération à l’échelle
national ?
Après deux mois de l’application effective de l’enseignement à distance au Maroc, le ministère de la tutelle a lancé une opération pour évaluer cette expérience, sous la supervision de l’inspection générale des affaires pédagogiques du 12 au 22 Mai 2020.
Des questionnaires électroniques ont été envoyés en ligne aux inspecteurs, aux parents et aux apprenants. Cette opération entre dans le cadre d’un suivi vigilant et d’une évaluation continue et organisée de l’acte pédagogique.
Les résultats de cette enquête, pourraient non seulement, aider le ministère à voir à quel point l’enseignement à distance lui a permis donc de garantir la continuité pédagogique, mais aussi pour mettre le doigt sur les points forts de cette expérience, ses contraintes et les perspectives de promouvoir ce nouveau type d’enseignement dans l’acte pédagogique comme pratique intégrée, continue et innovante, comme le stipule la loi
cadre 51/17 relative à l’éducation et la formation dans son article 33. Et pour donner plus d’efficience à l’opération, et garantir l’équité et la parité des chances entre tous les apprenants, le ministère de la tutelle a donné naissance à une autre initiative, l’élaboration et la distribution gratuite des livrets de soutien pédagogique et d’auto-apprentissage (français, arabe et mathématiques) au profit d’un million d’apprenants des différents niveaux du cycle primaire, suivant leur scolarité dans le monde rural et les régions lointaines, à travers tout le territoire national, pendant la quatrième semaine du mois de mai 2020.
Les bons points en faveurs du ministère ne s’arrêtent pas à ce stade, sa vision de gérer l’étape suivante de l’opération mérite aussi d’être saluée.
Si la reprise des cours en présentiel ne se fera qu’au mois de septembre prochain, le ministère précise que l’année scolaire n’est pas encore achevée et que les étapes restantes revêtent une grande importance dans le parcours scolaire des apprenants.
Elles seraient consacrées à la poursuite des programmes à distance, à la révision et au soutien.
D’après tout ce qui a été réalisé jusqu’à présent, on peut affirmer qu’on est sur la bonne voie, et qu’on a fait un bon départ. Nous n’avons qu’à être fiers et optimistes, car cette crise pandémique et cette expérience de l’enseignement à distance vont nous permettre de tirer des leçons et des enseignements pour agir autrement. Une remise en cause de nos pratiques enseignantes s’avère nécessaire, voire indispensable. Le gouvernement va sûrement réorganiser ses priorités en donnant à l’enseignement numérique la place qu’il mérite dans sa politique éducative.

 » Inspecteur pédagogique de l’enseignement primaire à Kénitra

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